UA-41393833-1

Wim Wenders rend hommage au réalisateur japonais Ozu Yasujirô dont l’oeuvre fait, à ses yeux, figure de temple cinématique.

Yôko sous les lunes

zoebalthus: Hommage à Kawabata Yasunari

Tuskioka Yoshitoshi (1839-1892), des Cent Aspects de la Lune
La lune de minuit au mont Yoshino (1886), in Cent Aspects de la Lune -Tsukioka Yoshitoshi (1839-1892)

A Antoni Casas Ros

Elle était tombée du jour. Nuit, sa robe obscure, régnait sur les beautés endormies. Un tissage de soie sauvage concevait le fil au fur et à mesure. Il se tendait et se déployait sous ses pas incompris. Au sol, une vieille femme tremblait. Peut-être pour Yôko dont l’âge résonnait de battements de pouls réguliers. Le souffle chaud et nu calibrait l’équilibre instinctif, ses muscles avaient besoin de joie.

Il aurait fallu prendre le parti du jour. Il se lèverait encore

l’âge résonnait de battements de pouls réguliers. Le souffle chaud et nu calibrait l’équilibre instinctif, ses muscles avaient besoin de joie.

Il aurait fallu prendre le parti du jour. Il se lèverait encore.

Les yeux perdus au bain du ciel crépusculaire, déjà une goutte de nuit perlait au bord du regard de Yôko où la ténèbre se mirait comme une lune noire.

L’appréhension de la vision était une gageure. Que disaient ses yeux à leurs semblables ? Ils exprimaient en cet instant une franche perplexité accentuée d’un rayon d’ironie. Etranges miroirs. Toute son existence y flambait, à la fois visible et invisible.

Le mystère est fondu dans les yeux. Il guide la progression et frappe de son ombre élastique la corde de soie. « Puisqu’il maîtrise le sens de l’entreprise, à quoi bon s’interroger ? A quoi bon compter ses pas ? », pensait Yôko.
Une multitude d’hommes et de femmes au loin, à la traîne, sur leurs fils parallèles ressemblaient aux étoiles. Yôko ne pouvait pas faire machine arrière. Il est défendu de rebrousser chemin.  D’ailleurs, de les attendre non plus cela ne se peut pas et puis, cela ne servirait à rien. C’est la raison des miroirs. Eux seuls autorisent de les apercevoir.

« Il faut les tenir de travers pour effrayer les démons ! », lui avait crié l’autre fois une petite Chinoise qui l’observait depuis le sol, « les lignes obliques favorisent la confusion des mauvais esprits, elles les neutralisent ! » Elle avait l’air de bien connaître cette affaire.  A bien y réfléchir, Yôko aurait pourtant juré le contraire de son affirmation. Un approfondissement de la proposition aurait valu la peine d’une discussion, seulement un tel arrêt aurait été périlleux. En tout cas désormais et par pure précaution, elle veillait tout de même à bien incliner les miroirs lorsqu’elle y recourait.

Tandis qu’elle avançait sur le fil, l’innocence au cosmos, l’ombrelle au bout du bras, Yôko se demandait comment vivaient les habitants du sol. L’exigence de son cheminement depuis la cime de son obscurité rendait l’observation souvent mal aisée.  En vérité, elle y pensait rarement. C’étaient eux qui se rappelaient à elle, à l’occasion de manifestations protéiformes impromptues telle que cette nuée de feuillets blancs qui vint soudain à voleter autour du corps gracile et souple de Yôko.

Ils s’étaient échappés d’une fin d’hiver azuré qui avait régné en bas.  L’un d’eux s’éprit de la poitrine nue de la jeune fille y portant sa caresse, un autre avait élu pour se lover la cambrure de ses reins, trois ou quatre autres tentaient d’émouvoir ses tendres cuisses et fins mollets. Yôko en fut si surprise qu’elle eût pu en perdre l’équilibre sans l’action salvatrice de sa précieuse ombrelle carmin. Le contact du Hôjo sur sa peau était doux, exaltant. « Comme si une autre peau touchait la mienne»,  pensa-t-elle, savourant une délicieuse sensation de volupté, jusque-là inconnue. Elle vivait sans vivre, et l’ignorait encore. Elle récolta les feuillets, en déchiffra scrupuleusement le contenu tout au long de sa route. « Le baiser d’une pêcheuse de perles. Un conte de K. » s’inscrivait en elle, la chavirait de l’intérieur. Au fur et à mesure de sa lecture, les mots envoûtants du mystérieux K. se déchaînaient et soufflaient l’inconnu dans ses veines. L’ivresse de leurs profondeurs submergeait Yôko. Ses pieds semblaient ne plus toucher le fil, ils le frôlaient seulement. L’écrivain sur la terre devait pleurer son manuscrit envolé.

De l’amertume coulait assurément sous le pinceau du maître.

Un homme était mort ailleurs. Le rythme primitif du cœur avait cessé de renvoyer son écho. De leur brouillard, les Yurei vengeurs hantaient tous les parcours éperdus de brûlures, foulaient la poussière de toutes vanités. Leurs vapeurs d’encens bientôt s’élevèrent et enveloppèrent la jeune fille dont la silhouette s’évapora sous les rayons lunaires. Solitude phosphorescente, sous l’ombrelle couleur de sang, son allure ralentit, une éprouvante lassitude la gagnait. Les yeux rivés sur son astre plein, elle replia l’ombrelle avec lenteur et considéra l’ampleur du vide; avec souplesse, son corps glissa de toute sa longueur sur le fil familier qui ploya avec subtilité sous celle de son poids. L’ombrelle placée à la perpendiculaire du fil, lui fit un oreiller sous la nuque, et la lune l’illumina là telle une divinité en croix. Un cerf-volant pourpre flottait haut dans la noirceur du ciel. « Une goutte de sang perle à l’épiderme céleste », songea Yôko. Une multitude de papillons d’argent escortés de lucioles scintillaient au-dessus de sa blancheur d’azalée, toute nue au repos. Ils étaient le signe qu’elle pouvait fermer les yeux sans crainte et plonger dans un sommeil sans fond. Ils la protègeraient de tout le jour qui revenait sans doute.

Yôko avait compris sans savoir comment ni pourquoi que le fil avait ses lois et qu’elle devait les respecter sous peine de chuter. Elle en découvrait sans cesse de nouvelles. Parfois elle se serait volontiers laissé tomber comme un flocon blanc fondant sur la tristesse et la beauté de la terre. Pourtant elle résistait à telle tentation. Aussi se réjouissait-elle de ces pauses diurnes qui éblouissaient son âme et pulvérisaient les lois. D’ailleurs, de prodigieuses notes de koto marquaient enfin le temps d’épouser cette métamorphose qui se jouerait de son esprit, en harmonie. Les treize cordes de l’instrument vibraient au cœur de son être et l’emportaient vers la lumière.

Le jour s’était encore levé.

Au beau milieu d’un jardin de mousse éclairée sous une lune radieuse, telle qu’elle ne l’avait encore jamais observée, la jeune fille s’exaltait à la vue de nuages vermeils suspendus dans un bleu inconnu du ciel, au-dessus de hauts bambous vert tendre et d’iris épanouis entre lesquels soufflait une paisible brise. Chaque chose, chaque couleur sur laquelle son regard vierge se posait était une découverte enchanteresse. Elle ne reconnaissait plus sa propre peau dont les teintes changeantes l’hypnotisaient. Le bien-être qu’elle éprouvait était incommensurable, embrassait tout l’espace. Pourtant, une fine pointe d’angoisse aiguillonnait encore son âme, la liberté inconditionnelle de se déplacer l’intimidait. Elle hésitait, le cœur battant, cherchait le fil et le vide au-dessous d’elle, repères familiers bel et bien disparus. Prise de vertige, elle n’osait pas bouger. Livrée à elle-même, elle restait là, les pieds plantés dans la douceur des pétales de cerisiers, figée à contempler les éléments s’iriser, à s’enivrer du parfum des freesias orangers, à épier le gazouillis des oiseaux blancs et les respirations du vent. Elle était émerveillée et peu à peu renoua avec la paix.

Elle osa une légère avancée vers une petite pièce d’eau qui éveillait irrésistiblement sa curiosité. Yôko s’approchait avec prudence, du pas gracieux de funambule. D’instinct, elle s’était agenouillée au-dessus de l’eau. La sensation du contact de la terre sur ses genoux et de ses genoux entre eux, était aussi étrange qu’incomparable. Elle fut plus ébahie encore d’y mirer non seulement son petit visage pâle, bouche bée, mais aussi la lune éclatante à son côté, comme deux sœurs couronnées ensemble de liserons d’eau et de fleurs de lotus. L’étoile semblait devenue double. Les miroirs qu’elle tenait habituellement sur le fil, eux, n’avaient jamais placé la lune à ses côtés.  Elle leva les yeux dans l’azur et fixa l’astre lumineux d’un regard fou de tendresse, et ses jolies lèvres carmin s’épanouirent en un sourire reconnaissant et fraternel. Puis elle détourna son attention vers l’étonnant miroir et s’attarda un instant à tenter de trouver une prise à son rebord. Elle espérait pouvoir soulever l’insolite objet mais l’entreprise fut vaine et elle l’abandonna de bonne grâce en songeant d’évidence qu’il était, par nature, oblique. Rassurée par cette pensée, Yôko redressa le buste tout en poursuivant l’observation attentive de ce nouveau mystère. Elle eut soudain l’idée d’en effleurer la surface du bout des doigts laquelle s’en troubla aussitôt. La surprise du contact humide et du remous du tain fut si vive que la jeune fille s’était redressée d’un bond, à pieds joints, les yeux écarquillés, affolés par ce qui venait de se produire. Déjà l’eau d’or verdâtre reprenait son aspect lisse et miroitant. Yôko porta le bout de ses doigts fins sur ses lèvres entrouvertes, sa langue de velours récolta quelques gouttelettes de fraîcheur. Un frisson de ravissement la saisit. « Décidément, se dit-elle, je ne sais rien. » C’était la seule chose qu’il y avait de commun entre ce lieu et sa vie sur le fil. Ils portaient une infinité de questions sans jamais de réponses à offrir. 

Mais ses réflexions furent distraites par un petit rouleau de papier de Chine qui venait d’apparaître au bord de l’eau. Une main translucide l’avait déposé avec délicatesse sur le lit de mousse, avant de s’évanouir dans l’éther, en illusion de cristal. L’objet se déroula par lui-même dévoilant peu à peu des kanjis noirs, de la plus élégante facture, tracés au pinceau sur le velouté du Hôjo. La jeune fille s’en saisit aussitôt. A la lecture du texte fluide, sa juvénile nudité se coucha sur le tapis d’herbe et de pétales frais. Son odeur virginale flottait dans l’air, alors qu’elle lisait et relisait son intrigante question.

 « Le monde solide s’étend-il  plus loin ? K.» 
Yôko plongea en une profonde méditation. De ses prunelles noires enflammées, elle éclaboussa le miroir émouvant où la lettre K. étincelait et dansait comme un dragon. L’interrogation la troublait avec d’autant plus d’intensité qu’elle en convoquait bien d’autres. « Qu’entend ce K. par monde solide ? Plus loin que le jour, plus loin que la nuit, plus loin que les deux réunies ?  Et d’ailleurs, comment les réunir ? Comment savoir si ce que je lis est bien ce qui est signifié ? Suis-je bien en mesure de lire ? Et puis, est-ce bien à moi que ce message s’adresse ? Attend-il une réponse ? Cette main était-elle celle du mystérieux K. ? Il faudrait pouvoir rencontrer ce K. »

Elle allait ainsi en rêverie, à son aise sur la mousse moelleuse, laissant son regard naviguer sur les reflets du miroir pendant que ses petits doigts effleuraient le doux papier, quand elle perçut un souffle chaud au creux du cou qui la fit frémir. Aussitôt, une voix suave, masculine, lui murmura à l’oreille : « un rêve, une fois oublié, ne se recompose jamais. » Yôko s’était pétrifiée de surprise. Elle ne voyait personne à ses côtés mais ressentait une présence dont elle n’éprouvait pas de crainte.

- Monsieur K. ? C’est bien vous, n’est-ce pas ?, osa-t-elle doucement, en se redressant sur les coudes. 
Un feu ravissant s’était allumé sur ses joues. N’obtenant nulle réponse, elle reprit avec timidité. 
- Je souhaitais juste m’entretenir avec vous de la solidité du monde et aussi de son étendue, du jour et de la nuit, du rêve et de l’oubli…
Le silence demeura.
- …. et puis aussi du baiser de la pêcheuse de perle…, risqua-t-elle sans obtenir plus d’effet.

 « Le monde est décidément sans réponse », se dit-elle, dépitée. Elle se rallongea, les yeux noyés dans la mélancolie du ciel. Déjà la musique du koto résonnait, s’élevait en elle, nouvelle, chargée d’harmonies sensuelles dont elle ignorait tout. Les notes venaient lui clore les paupières et annoncer son retour à la nuit.  Yôko se laissait bercer, submergée par une symphonie de frissons qui la faisaient vibrer jusqu’à la pointe des seins. La main translucide du messager en caressa alors les rondeurs, douces comme des kakis. Les mamelons de la belle endormie lui offraient leur fleuraison. K. en resta tout ému.

Mais le jour s’en était encore allé. Une lune rousse émergeait.

Les yeux de Yôko, encore tournés vers l’intérieur, paupières glacées par les ténèbres, peinaient à s’ouvrir sur l’oubli. Enfin, son regard émergeant fut à nouveau happé par l’étendue et la profondeur du noir. Papillons et lucioles avaient disparu, mais son réveil fut salué par une volée de chouettes blanches dont les silhouettes flottantes s’éloignaient avec grâce. Un petit feuillet rectangulaire gisait sur sa poitrine. Elle s’en empara et en prit aussitôt connaissance. « A la mémoire chaude et charnelle de la femme sous cette main. Au souvenir sensible et vivace de la caresse des doigts de cette main sur ses seins. K. » Yôko sentit son cœur prêt à voler en éclats, un torrent de feu et de glace mêlés se déversait sous ses os.

Les paroles de K. l’avaient pénétrée. « La beauté atteinte par les seins de la femme n’est-elle point la gloire la plus resplendissante de l’évolution de l’humanité ? » Sa petite main se porta sur la pointe de son sein gauche. Elle n’avait rien oublié. Une foule de désirs, elle qui n’en avait jamais éprouvé aucun, jaillissaient en elle au point de la révolte et de l’effondrement. 

Rien n’était immuable.

Le grand astre lui adressait un sourire de bouddha suspendu entre ses Mers rougies. Pour la première fois, elle n’en éprouvait nulle joie. D’ailleurs, toute sa nuit l’écœurait. Sous peu, sur son fil de soie sauvage, il lui faudrait repartir en quête de l’harmonie des constellations dans chaque maison lunaire. C’était la loi de la voûte céleste. Yôko en était tragiquement lasse.

« La conservation du reflet du monde est sacrée! », clama un jeune bonze d’une voix menaçante tandis que Yôko se redressait sur le fil et cherchait l’équilibre à l’aide de sa fidèle ombrelle. Elle distingua bientôt, en scrutant minutieusement le sol obscur, le moine vêtu d’un kesa safran, assis au sommet d’un mont entre des statues de marbre où il s’apprêtait à célébrer les sept dévotions. Sous les auspices des ancêtres, il la regardait d’un air sévère.

« Mais notez aussi que la conversation du monde du sacré est reflet ! », lui lança Yôko trahissant sa colère, alors que ses jolies jambes nues entamaient déjà leur marche de funambule, au ciel noir d’une profondeur phénoménale. Toute la nuit était encore devant. « Des flammèches de regrets, poudres fines de secrets », répétait-elle en s’éloignant tandis que de gros nuages sombres s’amoncelaient et se heurtaient comme une mer de tempête entre le fil et le sol.

Ailleurs, une fiancée se jetait dans les eaux sombres. Yôko ignorait tout des îles des condamnés, des noyés sous l’écume, des esclaves dans les cales des épaves, si haut perchée au-dessus des danses de sabres sanglants, de la fureur des batailles, du grondement des montagnes et des pleurs des enfants. Et elle allait avec la légèreté d’une plume rendre leur grâce aux étoiles dont les éclats de lumière n’accentuaient plus qu’obscurément l’étrangeté d’exister.

Pourtant, au fur et à mesure qu’elle progressait, Yôko s’étonna qu’en cette nouvelle nuit, le fil semblât quitter sa trajectoire horizontale pour se dérouler sur une pente désormais ascendante et sous une pluie battante de cendres. De fait, son pas manquait de rythme, ses genoux fléchissaient davantage, ses minces cuisses s’endolorissaient. Indifférentes à l’ombrelle, les particules grises et funestes envahissaient sa chevelure bleu-corbeau flottant au-dessus de son dos pâle et l’aveuglaient presque. Un tel phénomène ne s’était encore jamais produit et Yôko, qui ne savait qu’en penser, guettait à l’entour, avec anxiété, quelque signe éclairant, y compris dans le vide. Et comme rien de probant ne semblait vouloir se manifester, elle se résolut à sortir les miroirs de son petit sac, suspendu au manche de l’ombrelle. L’idée était de s’assurer que le chemin passé n’était pas porteur d’un message important qu’elle eût peut-être négligé. Mais le voile de cendres entravait sa vision, les miroirs n’offraient plus au regard que son pitoyable reflet dans  l’opacité des choses qui, dorénavant, la cernait. Le fil de soie sauvage affirmait sa fugue en altitude.

 Horin temple moon dec 1890 
La lune du temple Horin (1890), in Cent Aspects de la Lune - Tsukioka Yoshitoshi (1839-1892)

Elle poursuivait ainsi péniblement sa route à travers la longue et détestable obscurité. « Oh ! Jour lève-toi vite, je t’en prie, sauve-moi de la cruauté de la nuit ! », gémissait Yôko, épuisée, épaules en voûtes accablées sous son ombrelle tremblante. De minuscules perles fines coulaient sur ses joues souillées de cendres que les rayons de lune n’atteignaient plus. La nuit persistait dans la folie de sa ténèbre. Et la jeune fille sanglotait à la vue du fil de soie sauvage qui se tendait toujours davantage en direction des hautes sphères. Ses jambes semblaient gainées de plomb. « Me faut-il rejoindre cette maudite lune tout là-haut ? Je ne veux plus gravir ce fil, je voudrais seulement m’étendre, retrouver le goût du jour, renverser le ciel », se lamentait Yôko de plus en plus désespérée. Elle n’avait jamais éprouvé la peur auparavant. La fin de l’orage de cendres ne la rassurait pas pour autant. Elle baissa les yeux dans le néant qui se creusait vertigineusement. Elle le convoitait avec ardeur. Elle arrêterait sa marche en dépit de l’interdit sans doute. Elle désirait transgresser la loi, se laisser ravir par l’attraction terrestre, engloutir au cœur du vortex céleste.

Le messager K. et la lune dans l’eau la recueilleraient peut-être. Elle guettait le vol des papillons et des lucioles, espérait les notes du koto qui lui annonceraient la venue du jour. Elle craignait tant qu’il ne se lève plus jamais pour elle.

« La mort n’est pas mauvaise, non, pas mauvaise.» La voix retentissait depuis le sol entre des tintements de clochettes, dont l’écho entêtant atteignait Yôko en plein cœur tourmenté. La jeune fille, entre ses larmes brouillées de cendres, put distinguer un minuscule bonhomme vêtu de blanc qui  déambulait entre des monuments de pierres gris et de laque rouge, plantés au milieu de rizières fluorescentes. Elle qui avait tant attendu la manifestation d’un signe, celui-ci la laissait infiniment perplexe et douloureuse. La déesse à l’impétueuse clarté, elle, demeurait impassible au-dessus du destin. « Mais qu’est-ce que cette histoire de mort ? Qu’en sais-tu toi si elle est bonne ou mauvaise ? », hurla-t-elle au grain de poussière qui poursuivait son lugubre sermon du fond du gouffre. Yôko ne put ignorer longtemps qu’elle venait de commettre l’irréparable bravade car aussitôt le fil de soie sauvage amorça de menaçantes ruades sous ses pas. Yôko, en équilibre précaire, s’était condamnée à l’envol de toujours.

« Renaîtrai-je dans le monde du jour ? », lança-t-elle en un ultime regard au Lac de la Sérénité, éperdument accrochée à sa précieuse ombrelle, avant l’exécution d’un minuscule pas de côté.

Yôko tombait enfin de la nuit. « La beauté disparaît-elle ? K. »

 Zoé Balthus

Yôko sous les lunes est parue pour la première fois dans le numéro deux de la revue A La Dérive fondée par Alain Giorgetti. Cette nouvelle est une pièce du recueil La Métaphysique des aimants.

Kawabata Yasunari - Le 7 février 1957 (c) Cecil Beaton
"Tout à l’heure, alors qu’il tombait une pluie glaciale, j’ai vu arriver M. Beaton. Il m’a photographié dans l’entrée, devant le paravent orné d’une calligraphie d’Iwaya Ichiroku. M. Murray est venu également, la veille du jour où il reparait pour les Etats-Unis. Lui aussi a pris des photos de moi, il m’a fait poser entre autres à côté de la tête de bouddha qui vient de Hadda, en Afghanistan.
L’exportation à des fin culturelles, d’une pauvre tête fleurie : voilà le genre de choses qui m’arrivent ces temps-ci. Et je me suis dit: “Ah, si je pouvais être aussi jeune que vous !”
[…] 
Inutile de dire que je vous félicite du prix que vous avez obtenu pour Le Pavillon d’Or, J’aurais dû le faire plus tôt.
[…]”
Lettre adressée par Kawabata Yasunari à Mishima Yukio, le 7 février 1957, in Kawabata - Mishima Correspondance (Ed. Livre de Poche, Biblio)

Kawabata Yasunari - Le 7 février 1957 (c) Cecil Beaton

"Tout à l’heure, alors qu’il tombait une pluie glaciale, j’ai vu arriver M. Beaton. Il m’a photographié dans l’entrée, devant le paravent orné d’une calligraphie d’Iwaya Ichiroku. M. Murray est venu également, la veille du jour où il reparait pour les Etats-Unis. Lui aussi a pris des photos de moi, il m’a fait poser entre autres à côté de la tête de bouddha qui vient de Hadda, en Afghanistan.

L’exportation à des fin culturelles, d’une pauvre tête fleurie : voilà le genre de choses qui m’arrivent ces temps-ci. Et je me suis dit: “Ah, si je pouvais être aussi jeune que vous !”

[…]

Inutile de dire que je vous félicite du prix que vous avez obtenu pour Le Pavillon d’Or, J’aurais dû le faire plus tôt.

[…]”

Lettre adressée par Kawabata Yasunari à Mishima Yukio, le 7 février 1957, in Kawabata - Mishima Correspondance (Ed. Livre de Poche, Biblio)

From the [Im] Possible Project - 2010 (c) Araki Nobuyoshi

From the [Im] Possible Project - 2010 (c) Araki Nobuyoshi

From the [Imp] Possible Project - 2010 (c) Eiki Mori 

From the [Imp] Possible Project - 2010 (c) Eiki Mori 

From the [Imp] Possible Project - 2010 (c) Eiki Mori 

From the [Imp] Possible Project - 2010 (c) Eiki Mori 

From the [Imp] Possible Project - 2010 (c) Eiki Mori 

From the [Imp] Possible Project - 2010 (c) Eiki Mori 

From the [Im] Possible Project - 2010 (c) Daido Moriyama

From the [Im] Possible Project - 2010 (c) Daido Moriyama

From the [Im] Possible Project - 2010 (c) Sakiko Nomura 

From the [Im] Possible Project - 2010 (c) Sakiko Nomura 

 From the {Im] Possible Project - 2010 (c) Sakiko Nomura 

 From the {Im] Possible Project - 2010 (c) Sakiko Nomura 

From the [Im] Possible Project - 2010 (c) Sakiko Nomura 

From the [Im] Possible Project - 2010 (c) Sakiko Nomura 

From the Chamber of curiosities serie - 2006 (c) Yoshihiko Ueda

From the Chamber of curiosities serie - 2006 (c) Yoshihiko Ueda

From the Chamber of curiosities serie - 2006 (c) Yoshihiko Ueda

From the Chamber of curiosities serie - 2006 (c) Yoshihiko Ueda

From the Chamber of curiosities serie - 2006 (c) Yoshihiko Ueda

From the Chamber of curiosities serie - 2006 (c) Yoshihiko Ueda

From the Chamber of curiosities serie - 2006 (c) Yoshihiko Ueda

From the Chamber of curiosities serie - 2006 (c) Yoshihiko Ueda